Menu
Espace Membres -->K
P

LES GNOMES DE MON ENFANCE

Dans mon lointain pays du Nord, les pins montent encore la garde autour de mon enfance, un peu malmenés eux aussi par les années, mais encore droits et fiers, vieux grenadiers grisonnants aux cheveux blancs de neige et à la barbe pleine de givre.

Les anémones percent encore les champs gelés, parmi les ruisseaux dansants, quand arrive finalement la Libératrice avec les chants d'oiseaux dans l'air, le soleil et la joie dans les cœurs humains. Les elfes dansent toujours parmi les fleurs endormies dans les claires nuits d'été, mais la chanson populaire, belle fille aux yeux bleus, est morte.

Les lapons avec leurs rennes vivent toujours leur vie solitaire dans la plaine déserte où le soleil ne se couche pas.

Pendant les hivers rigoureux la bande des loups affamés, aux yeux luisants, galope encore derrière votre traîneau sur le lac gelé, mais l'ours galant homme, qui barra mon chemin dans la gorge solitaire de la Suvla, est parti depuis longtemps pour les champs élyséens de la chasse. Un pont de fer surplombe le torrent écumant que je traversais à la nage avec Ristin, la fille lapone. Un tunnel a démoli la dernière forteresse de Stalo, l'ogre terrible.

Le Petit Peuple dont j'ai senti les bruissements sous le sol de la tente lapone, ne porte plus de nourriture aux ours endormis dans leurs tanières hivernales, et c'est pour cela qu'il y a aujourd'hui si peu d'ours en Suède. Les petits gnomes, fidèles amis de mon enfance, se sont faits plus rares qu'à l'époque de ma jeunesse. J'en ai vu plusieurs ; l'un d'eux veillait à mon chevet, et à un autre, qui habitait l'étable, je portais bien des douceurs de mon arbre de Noël.

Il y a des gens qui disent qu'ils n'ont jamais vu de ces petits hommes hauts comme la paume de la main, avec leurs sabots de bois, leurs longues barbes grises et leurs bérets rouges. Je plains ces gens. Il leur manque quelque chose. Ils doivent avoir une vue défectueuse. Peut-être est-ce pour cela qu'ils ressemblent à des petits vieux et deviennent des hommes sans paix dans leur âme, sans tendresse dans leur cœur, sans idées à eux, sans rêves, sans volonté de vivre, sans courage pour mourir.

Les hommes d'aujourd'hui perdent trop de temps à écouter et à lire les pensées des autres. Il serait mieux qu'ils prissent plus de temps pour écouter leurs propres pensées. Nous pouvons apprendre la science des autres, mais la sagesse nous devons la chercher en nous-mêmes

La source de la Fontaine de Sagesse jaillit de notre propre sol, entre les profonds abîmes de nos pensées et de nos songes solitaires. L'eau de la Fontaine est limpide et froide comme la Vérité, mais son goût est amer.


Extrait de l'ouvrage «Le livre de San Michèle»